Discours de François Mitterrand (17/01/1995)

Publié le par JSS

http://www.linternaute.com/histoire/magazine/dossier/07/10-francais-preferes/images/mitterrand-grand.jpgLe contexte:
Le texte ci-dessous est le dernier discours du Président en exercice François Mitterrand devant le parlement européen (le 17 janvier 1995). Il à été intitulé, après avoir été prononcé, comme étant le "discours: le nationalisme, c'est la guerre". Bien que gravement malade, il se tiendra debout fièrement devant l'assemblée qui l'ovationnera pour sa fameuse phrase: "le nationalisme, c'est la guerre".
Déjà présent à La Haye en 1948 à la naissance du Conseil de l'Europe, François Mitterrand consacre donc son dernier grand discours pour la présentation de la présidence française au Parlement Européen à la construction européenne et aux dangers du nationalisme.
Personnage complexe, mélange d’humanisme et de machiavélisme politique, il a été hanté toute sa vie par le souvenir de la Seconde Guerre mondiale et a trouvé dans la construction européenne le moyen de promouvoir une paix durable et de prolonger l’influence de la France dans un registre très différent du grand dessein gaulliste. Il a pacifié la vie politique française en permettant l’alternance et a consolidé la Ve République en imposant une nouve
http://www.urvoas.org/wp-content/uploads/2009/01/les_annees_mitterrand_2.jpeglle lecture des institutions. Plus attaché à la conquête et à l’exercice du pouvoir qu’au renouvellement des idées, il n’est pas vraiment parvenu à redéfinir un socialisme moderne, qui est resté de l’ordre de l’incantation. Secret, fascinant ses amis comme ses ennemis politiques, il a attendu patiemment son heure, « laissant du temps au temps » comme il aimait à dire. « Il épousait son temps. Telle fut sa force, telle fut sa faiblesse. Il n’était pas homme à fabriquer les événements ; au contraire, il les accompagnait de sa démarche souple et silencieuse. Ce sceptique mystique était ambivalent en tout et pour tout. Sauf en ce qui concernait ce destin qu’il construisit comme d’autres inventent une œuvre. Pour lui, la politique était une esthétique. Il était le dernier grand artiste de la politique », a écrit Franz-Olivier Giesbert dans le Figaro au lendemain de sa mort.

Le Discours:
Il se trouve que les hasards de la vie, ont voulu que je naisse pendant la première guerre mondiale et que je fasse la seconde. J’ai donc vécu mon enfance dans l’ambiance de familles déchirées qui toutes pleuraient des morts et qui entretenaient une rancune et parfois une haine contre l’ennemi de la veille. L’ennemi traditionnel ! Mais, Mesdames et Messieurs, nous en avons changé de siècle en siècle ! Les traditions ont toujours changé. J’ai déjà eu l’occasion de vous dire que la France avait combattu tous les pays d’Europe, à l’exception du Danemark, on se demande pourquoi ! Mais, ma génération achève son cours, ce sont ses derniers actes, c’est l’un de mes derniers actes publics. Il faut donc absolument transmettre. Vous êtes vous-mêmes nombreux à garder l’enseignement de vos pères, à avoir éprouvé les blessures de vos pays, à avoir connu le chagrin, la douleur des séparations, la présence de la mort, tout simplement par l’inimitié des hommes d’Europe entre eux. Il faut transmettre, non pas cette haine, mais au contraire la chance des réconciliations que nous devons, il faut le dire, à ceux qui dès 1944-1945, eux-mêmes ensanglantés, déchirés dans leur vie personnelle le plus souvent, ont eu l’audace de concevoir ce que pourrait être un avenir plus radieux qui serait fondé sur la réconciliation et sur la paix. C’est ce que nous avons fait.

http://www.urvoas.org/wp-content/uploads/2007/03/Mitterrand.jpgJe n’ai pas acquis ma propre conviction comme cela, par hasard. Je ne l’ai pas acquise dans les camps allemands où j’étais prisonnier, ou dans un pays qui était lui-même occupé comme beaucoup. Mais je me souviens que dans une famille où l’on pratiquait des vertus d’humanité et de bienveillance, tout de même, lorsque l’on pratiquait des Allemands, on en parlait avec animosité.
Je m’en suis rendu compte, lorsque j’étais prisonnier, en cours d’évasion. J’ai rencontré des Allemands et puis j’ai vécu quelques temps en Bade-Wurtemberg dans une prison, et les gens qui étaient là, les Allemands avec lesquels je parlais, je me suis aperçu qu’ils aimaient mieux la France que nous n’aimions l’Allemagne. Je dis cela sans vouloir accabler mon pays, qui n’est pas le plus nationaliste loin de là, mais pour faire comprendre que chacun a vu le monde de l’endroit où il se trouvait, et ce point de vue était généralement déformant. Il faut vaincre ses préjugés. Ce que je vous demande là est presque impossible, car il faut vaincre notre histoire et pourtant si on ne la vainc pas, il faut savoir qu’une règle s’imposera, Mesdames et Messieurs : le nationalisme, c’est la guerre ! La guerre ce n’est pas seulement le passé, cela peut être notre avenir, et c’est vous, Mesdames et Messieurs les députés, qui êtes désormais les gardiens de notre paix, de notre sécurité et de cet avenir !”
Il se trouve que les hasards de la vie, ont voulu que je naisse pendant la première guerre mondiale et que je fasse la seconde. J’ai donc vécu mon enfance dans l’ambiance de familles déchirées qui toutes pleuraient des morts et qui entretenaient une rancune et parfois une haine contre l’ennemi de la veille. L’ennemi traditionnel ! Mais, Mesdames et Messieurs, nous en avons changé de siècle en siècle ! Les traditions ont toujours changé. J’ai déjà eu l’occasion de vous dire que la France avait combattu tous les pays d’Europe, à l’exception du Danemark, on se demande pourquoi ! Mais, ma génération achève son cours, ce sont ses derniers actes, c’est l’un de mes derniers actes publics. Il faut donc absolument transmettre. Vous êtes
http://pommeray.blog.lemonde.fr/files/2007/07/mitterrand.1183914585.jpgvous-mêmes nombreux à garder l’enseignement de vos pères, à avoir éprouvé les blessures de vos pays, à avoir connu le chagrin, la douleur des séparations, la présence de la mort, tout simplement par l’inimitié des hommes d’Europe entre eux. Il faut transmettre, non pas cette haine, mais au contraire la chance des réconciliations que nous devons, il faut le dire, à ceux qui dès 1944-1945, eux-mêmes ensanglantés, déchirés dans leur vie personnelle le plus souvent, ont eu l’audace de concevoir ce que pourrait être un avenir plus radieux qui serait fondé sur la réconciliation et sur la paix. C’est ce que nous avons fait.

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