Le Qatar, un pays plein de paradoxes !

Publié le par JSS

http://cache.daylife.com/imageserve/06iE4eg7qt78J/340x.jpgLe Qatar, l’un des plus petits pays de la planète et figurant parmi les moins peuplés du monde arabe, fait aujourd’hui figure de trublion et d’enfant terrible du Golfe arabo-persique. En effet, depuis quelques années, cet émirat, dont les faiblesses intrinsèques sont éclatantes, laisse entrevoir des ambitions démesurées. D’une très faible superficie (11 437 km2) et très peu peuplé, ce pays dispose cependant de réserves en hydrocarbures impressionnantes... Le contraste est donc saisissant entre la taille de l’émirat et l’ampleur de ses richesses en pétrole mais surtout en gaz naturel.
Avec une population estimée en 2008 à 1,1 million d’habitants dont seulement à peine 250 000 nationaux, et une superficie du même ordre que la Corse, le Qatar est le deuxième producteur mondial de pétrole par habitant. On estime ses réserves de gaz naturel à 5% du total mondial ce qui place l’émirat au troisième rang mondial derrière la Russie et l’Iran. Le pays a connu ces dernières années, à l’instar de ses voisins, une augmentation substantielle de ses revenus à la faveur de l’explosion du prix du baril de pétrole.
Le produit intérieur brut (PIB) par habitant, 70 754 dollars en 2007, est l’un des plus élevés du monde et le pays a pu ces dernières années amasser des masses considérables de liquidités. Dotée de cette puissance financière et à l’heure de la crise du système capitaliste, le Qatar joue désormais, tout comme les autres pétromonarchies du Golfe, un rôle grandissant dans la gestion des affaires du monde.
Etat neuf et faible selon les critères « réalistes » de la puissance, le Qatar mène néanmoins depuis une dizaine d’années une politique originale destinée à se doter d’une visibilité internationale. L’émirat jouit depuis quelques temps d’une aura et d’une image assez flatteuse, ce qui ne manque pas d’irriter ses voisins. Cette politique a été pensée et voulue par l’Emir du Qatar, Cheikh Hamad bin Khalifa al Thani, qui avait destitué son père en juin 1995, et qui déploie depuis une énergie importante à différents niveaux pour faire de sons pays un modèle pour le Golfe. Cette activité se déploie dans différents domaines : diplomatique, médiatique, religieuse, sportive et culturel. Cependant, les contradictions de cette politique ne manquent pas faisant ainsi du Qatar un pays aux multiples paradoxes.

Une activité diplomatique intense, originale et contradictoire
La diplomatie qatarienne est certainement, à l’heure actuelle, la plus active du monde arabe. Du dénouement de la crise libanaise en passant par le retour en force de la diplomatie française au Proche-Orient (par le biais du rapprochement opéré avec la Syrie ces derniers mois) sans oublier le règlement heureux de “l’affaire“ des infirmières bulgares etc., le Qatar a toujours joué un rôle décisif dans les récentes crises qui ont secoué le monde arabe. Distribuant ses pétrodollars ou invitant les différents protagonistes à Doha pour amorcer un dialogue, les dirigeants du Qatar veulent ainsi faire de leur pays un élément moteur pour la résolution des conflits dans le monde, et particulièrement ceux du monde arabe. Néanmoins, cette politique frénétique révèle également un certain nombre de contradictions qui font partie intégrante de la singularité de l’émirat. Siège du Centcom (Commandement central américain basé à Doha et d’où les guerres d’Afghanistan et d’Irak ont été coordonnées) le Qatar abrite aussi la très célèbre chaîne d’information en continu Al Jazira. Or, cette chaîne s’est d’abord illustrée pour sa liberté de ton (fait longtemps rare pour un média arabe) mais aussi pour une ligne éditoriale souvent décrite comme foncièrement anti-américaine. Comment donc expliquer que le Qatar puisse offrir aux Etats-Unis une plateforme militaire et de grandes facilités matérielles pour leurs différentes aventures guerrières dans le monde musulman et, dans le même temps, abriter la chaîne d’information la plus populaire du monde arabe mais qui a longtemps adopté un ton anti-américain ? Cette importante contradiction trouve sa source dans plusieurs raisons.
http://3.bp.blogspot.com/_yQ3RrVdIOKc/RcoH7FNWoTI/AAAAAAAAAMc/cE0Pe8mzhsM/s400/Peres%2Bin%2BQatar3.jpgLa principale est l’accession au pouvoir du nouvel émir en 1995 qui marque le début d’une importante transformation dans la politique qatarienne et notamment dans la conduite des affaires étrangères du pays. Très vite, le nouveau souverain va s’entourer d’une nouvelle équipe de jeunes formés aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne. Son projet est de faire de l’émirat un pays moderne, résolument tourné vers l’avenir en lui forgeant une image attractive sur la sphère internationale. Pour ce faire, l’émir va mener une politique d’alliance étroite avec les Etats-Unis qui va quasiment faire du Qatar un Etat “satellite“ de Washington tellement cette alliance sera fusionnelle.
La justification de cette politique sera double ; d’abord, une prise en compte réaliste de la faiblesse des éléments de puissance du pays mais également, une compréhension très pragmatique des enjeux géostratégiques qui traversent la région. En clair, les élites dirigeantes à Doha percevant leur pays comme un Etat très petit, richissime et hautement vulnérable se sont résolument orientées vers l’assurance américaine pour assurer leur sécurité dans une région à grands risques. Coincé dans un triangle “très chaud“ (frontalier avec l’Arabie Saoudite, le Qatar fait également face à l’Iran dans une région qui comprend l’Irak) le rapprochement stratégique très net avec Washington n’est donc pas le choix du c?ur mais plutôt celui de la raison.
Ainsi, depuis 2002, le Qatar a joué un rôle grandissant dans le dispositif militaire régional américain. A la veille de l’invasion anglo-américaine de l’Irak, l’émirat avait été choisi par le Pentagone pour installer le Centcom dans une période où les relations entre l’Arabie Saoudite et les Etats-Unis traversaient une période de tensions. L’administration Bush avait alors réduit sa présence militaire dans le royaume saoudien pour concentrer sa présence au Qatar pour le plus grand bénéfice de l’émir qui voyait ainsi son pays sécurisé par le parapluie américain. A titre d’exemple, les Etats-Unis ont achevé de construire au début des années 2000 deux énormes bases militaires au sud de Doha, Al-Odeïd et Al Sayliyah, qui ont servi de plate-forme pour la conduite des opérations militaires en Afghanistan puis en Irak.
Cette relation de quasi-dépendance à l’égard des Etats-Unis et de coopération assumée n’est pas le seul volet qui fait du Qatar un pays à part dans la région du Golfe. Comme la majorité des régimes arabes, le Qatar est favorable à un règlement négocié de la question palestinienne. Il est toutefois plus offensif dans sa recherche d’un rapprochement avec l’Etat hébreu. La poursuite d’une normalisation avec Israël représente une constante de la diplomatie qatarie. Celle-ci commence dès janvier 1994 lorsque le régime se lance dans la normalisation économique avec Israël et négocie un contrat de ravitaillement en gaz naturel (critiqué par les pays voisins, notamment l’Arabie saoudite, le projet sera finalement abandonné, officiellement à cause d’une rentabilité insuffisante). Ainsi, depuis les accords d’Oslo de 1993, des dirigeants qatariens rencontrent régulièrement des responsables israéliens et ce, même en période de crise.
En septembre 1996, Doha accueille la première représentation commerciale israélienne dans le Golfe. En novembre 1997, le Qatar est le siège de la quatrième Conférence économique du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord (plus connue sous son sigle anglo-saxon MENA). En juillet 2002, cheikh Hamad ben Jassim ben Jaber al Thani, alors puissant ministre des Affaires étrangères rencontre son homologue Shimon Pérès alors que les Etats arabes avaient décidé de boycotter publiquement Israël en raison de la répression de l’Intifada. Cette relation particulière a même poussé le Qatar à chercher, en avril 2005, le soutien d’Israël pour l’attribution d’un siège de membre temporaire au Conseil de sécurité des Nations Unies… Shimon Pérès, vice-Premier ministre israélien, s’est rendu en visite officielle au Qatar les 30 et 31 janvier 2007 (où il s’était déjà rendu en 1996 en qualité de Premier ministre) et a été reçu par l’émir. La dernière rencontre, hautement symbolique, a eu lieu en avril 2008 lorsque la ministre des Affaires étrangères israélienne Tzipi Livni, a rencontré l’émir du Qatar et d’autres hauts dirigeants qatariens à Doha, en marge du Forum sur la Démocratie de Doha.
(A suivre)

Nabil Ennasri


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Publié dans Tribune Libre

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