Ce que révèle de Procès des Barbares

Publié le par JSS

Dans le verdict du procès Fofana, tout est en apparence normal. Normale d'abord, la peine très lourde infligée au coupable principal, l'assassin tortionnaire Fofana qui aurait peut-être pu être condamné plus lourdement encore si l'on avait tenu compte de ses déclarations idéologiques antisémites au tribunal, de sa tentative de lancer de chaussures «à l'irakienne», de ses tentatives d'intimidation dans le prétoire sur le seul accusé qui exprimait des remords et s'était dissocié de l'enlèvement et des tortures d'Ilan Halimi dès la fin de la première semaine. Mais la sévérité relative du verdict - vingt-deux ans de peine de sûreté - ne laisse aucune place à la critique. Les réquisitions de l'avocat général Bilger sont assez conformes à la pratique courante. Les complices ou les comparses qui n'ont été associés qu'indirectement aux violences, ou qui les ont exécutées sur les ordres du coupable véritable, peuvent bénéficier d'une certaine mansuétude, accrue lorsqu'il s'agit de mineurs, ou de très jeunes gens non récidivistes. Il n'y aurait donc pas à s'offusquer du résultat global du procès si lui-même était amené à juger d'un crime qui ne serait nullement exemplaire. En effet, tous les jours, dans les zones de non-droit que sont devenues pour partie nos banlieues, des mauvais payeurs qui ont tardé à couvrir leurs achats de stupéfiants font l'objet d'enlèvements crapuleux visant à leur faire rendre gorge. Certes, Ilan Halimi n'était pas un petit voyou, mais le modus operandi n'est pas original, et les peines requises ressortissent à la pratique courante. En sorte que, lorsque les parties civiles - lisez la communauté juive de France - se portent en appel, elles agiraient sinon contre la légalité qui leur laisse tout de même cette possibilité, en tout cas contre l'équité, et attiseraient une guerre ethnique que le verdict équilibré du tribunal cherchait au contraire à prévenir. D'où les incroyables insultes, dont font aujourd'hui l'objet, les dirigeants communautaires comme Richard Prasquier.

http://www.lepoint.fr/content/system/media/1/200904/43395_une-fofana.jpg

Après le point de vue de la bien-pensance, voici, en défense d'un autre point de vue, quelques remarques et incidentes. Tout d'abord, le huis clos. Il était, certes, inévitable du fait de la présence d'inculpés mineurs. Me Szpiner a certes demandé la publicité des débats au nom de la norme supérieure que serait la pratique européenne, mais on peut tout à fait comprendre que le tribunal n'ait pu le suivre sur cette voie, où seul le législateur pourrait modifier les choses, et de manière non rétroactive. Il n'empêche qu'à cette non-publicité légale des débats s'est greffée subrepticement une seconde non-publicité : celle des motivations des accusés. Autrement dit, le procès à huis clos aura permis de limiter le débat à la matérialité des actes commis. On aura ainsi assisté à une élision totale de l'acte antisémite. On sait que ce genre d'actes ne peut que produire, depuis Auschwitz, gêne et dénégation. Cela me rappelle mon adolescence lycéenne où, m'étant battu avec un quidam qui m'avait traité de «sale juif», nous fûmes ramenés dans la salle de classe par un surveillant qui bredouilla une phrase incompréhensible sur deux lycéens qui auraient échangé entre eux des «gros mots».

Seulement aucun cas de séquestration en banlieue n'a jamais débouché sur un assassinat, résultat de tortures délibérées infligées sans fléchir pendant trois semaines. Pourquoi une telle exception ­Halimi ? Et le chef Fofana était-il entièrement ignorant des fulminations antisémites de Capochichi (dit Kemi Sebah) ou de l'humour décapant de Mbala Mbala (alias Dieudonné, dont la liste «antisioniste» a tout de même recueilli 3 % des voix dans le quartier du meurtre) ? D'autres abominations de ce genre peuvent avoir encore lieu et la prochaine victime n'avoir rien à voir avec le judaïsme. Mais pour l'instant, la motivation antisémite de l'acte, facteur aggravant, doit être jugée en droit. Il ne manquait pas en Allemagne, avant 1933, de gros bras violents et criminels de droit commun mais ces voyous ne peuvent pas être jugés de la même manière lorsqu'ils revêtent la chemise brune des SA ou la casquette à tête de mort des SS pour accomplir leur forfait. Le tribunal n'a nullement examiné cette dimension et c'est cela qui provoque l'indignation et le malaise d'une communauté juive dont le professeur Prasquier est évidemment l'honneur.

Il faut en effet affronter un phénomène nouveau et inquiétant, celui de la négation pure et simple de l'existence de l'antisémitisme, voire des juifs eux-mêmes. Plus radical et axiomatique que tous, le philosophe Alain Badiou considère, dans un récent libelle, que l'expression «juifs» ne serait qu'une convention sémantique manipulée par des idéologues troubles qui ne veulent que séparer «les juifs» des Autres, au seul bénéfice d'un État israélien, lui-même condamné sans appel au nom d'une vulgate bien connue.

Nous passons ici de la relativité restreinte à la relativité générale : pas de peuple juif, pas d'antisémi-tisme. C'est l'esprit du verdict du procès Fofana. Après la bombe atomique vient la bombe à neutrons, qui ne conserve que son pouvoir mortel de radiation. Après l'antisémitisme violent comme un vomissement des Proudhon, des Drumont et des Bernanos, voici venu l'antisémitisme insinuant et presque invisible des Badiou. Pour mesurer son pouvoir de radiation, lisez donc une certaine presse hebdomadaire.

Alexandre Adler pour le Figaro

Publié dans France

Commenter cet article

luc nemeth 08/08/2009 10:34

1) le procédé qui consiste à tirer (même lointainement) le philosophe Alain Badiou, du côté du... gang des Barbares, rappelle d'un peu trop près : les méthode de la presse antisémite de l'entre-deux-guerres.2) on ne se débarasse pas si facilement des réflexes de flique, même quand on a depuis longtemps retourné sa veste de stalinien. Le plus probable est que le sinistre Adler ne croit pas un traître mot, de ce qu'il avance. Et qu'à travers l'accusation de "antisémite" il entend bien : désigner Badiou, à la vindicte des pouvoirs publics.