Interview d'un Grand Reporter à propos de Plomb Durci

Publié le par JSS

- Source : Le Courant -
Grégory Phillips est grand reporter à France Info. Il a été l’un des envoyés spéciaux de la radio pour couvrir le conflit à Gaza. Il se trouvait à deux kilomètres de la Bande de Gaza.
LeCourant.info : Où étiez-vous posté ?

Grégory Phillips : En huit/neuf jours, on a évidemment fait beaucoup à la frontière avec Gaza au point de passage d’Erez. Il est sous contrôle israélien. Le premier réflexe est de s’y rendre, sauf qu’il est fermé à la presse étrangère depuis début novembre. Nous y sommes allés, mais c’était évidemment avec une zone militaire environ deux kilomètres tout autour de la bande de Gaza. On était maintenu à distance et il y avait des journalistes du monde entier qui étaient bloqués à ne pas pouvoir aller voir ce qui se passait à l’intérieur.

Quelle était l’ambiance au sein du corps des journalistes ?

En fait, on était sur des petites collines qui surplombent Gaza pour essayer de voir avec des jumelles ou des téléobjectifs ou à l’œil nu. On voyait les bombardements, les F-16 israéliens larguaient leurs bombes, les positions d’artillerie des canons tiraient des obus. En gros, on comptait les explosions, mais on voyait ça à distance. Donc, c’est assez frustrant. L’armée israélienne nous a dit que c’était pour notre propre sécurité. Pour nous informer de la situation, la seule solution était soit de passer des coups de fil à Gaza à des contacts qu’on a sur place, soit de regarder les chaînes arabes qui, eux, ont des journalistes en permanence. Le problème est que tout est de source palestinienne et il n’y a pas de moyen de vérifier.

Concrètement, comment se déroule la conception d’un reportage ?

Phillips : Il faut penser que l’on devait couvrir également ce qui se passait côté israélien, parce qu’il y avait des roquettes qui tombaient sur Sderot et Ashkelon. La difficulté, c’est que quand il y a 1000 morts côté palestinien, on ne peut pas couvrir que les quelques morts israéliens, donc on en a fait de façon modérée. Ensuite, on est allé voir des Arabes israéliens pour voir ce qu’ils en pensaient. Je suis allé en Cisjordanie pour voir les Palestiniens. Mais, ce sont des trucs indirects, on essaie de contourner les obstacles.

Avez-vous essayé de vous rendre à Gaza sans passer par les chemins autorisés ?

C’était un peu le jeu de tout le monde, de prendre la voiture et de prendre les chemins de terre. Tout le monde s’est fait refouler. Je sais qu’il y a même des photographes qui ont essayé de ramper jusqu’à la frontière le soir. Mais, de toute façon, elle est infranchissable. C’est un grillage gigantesque, après il y a un no man’s land où ils tirent à vue. L’autre moyen était de passer par les tunnels de contrebande à Rafah en Egypte, mais c’est trop dangereux, parce que c’est précisément la cible des bombardements. 
 Les Israéliens ont adopté la même stratégie que les Anglais pendant la guerre des Malouines, c’est-à-dire l’interdiction de tout journaliste sur le terrain. Est-ce que vous pensez que c’est une bonne stratégie ?

Je pense que c’est une erreur, même si je peux comprendre pourquoi ils le font. Je pense que l’excuse de la sécurité est bidon, c’est surtout qu’ils n’ont aucune envie de laisser la presse voir ce qui se passe à Gaza. C’est une erreur stratégique, car Israël est quand même une grande démocratie dans une région où les autres régimes ne sont pas très démocratiques. C’est un pays dans lequel on a toujours pu travailler normalement même quand ça bardait en Cisjordanie. Pour la première fois, ils ferment tout. On ne peut pas aller vérifier les infos, donc les seules images que l’on a sont palestiniennes avec le risque qu’on soit un peu manipulé, donc je ne comprends pas bien leur intérêt.

En plus d’un conflit militaire entre le gouvernement israélien et le Hamas, il y a une vraie guerre de l’information avec des groupes d’intérêts pro-palestiniens et pro-israéliens qui contactent les journalistes pour leur donner des contacts. Avez-vous été confronté à cette situation ?

Phillips : Les Israéliens ont monté en toute hâte un centre de presse pour accueillir les journalistes étrangers. Ils font très bien leur boulot. Ils te servent du thé, du café et des petits gâteaux. Il y a en permanence des porte-parole du Ministère des affaires étrangères ou de l’armée qui peuvent parler dans n’importe quelle langue pour expliquer les raisons de l’opération et les dégâts causés par les roquettes. Il y a quelque chose qui m’a vraiment surpris, c’est qu’ils distribuent aux journalistes « le dossier de presse de la guerre ». Le dossier est monté par un groupe de pression qui s’appelle The Israel Project. Dedans, il y a des photos des dégâts causés par les roquettes, les numéros de portable de tous les porte-parole, y compris de gens assez importants, et les portables d’éventuels civils israéliens qui sont prêts à témoigner dans la langue de ton choix. Je suis persuadé que quand la Bande de Gaza sera de nouveau ouverte, le Hamas communiquera parfaitement sur le massacre causé ces dernières semaines.
A Gaza même, quels étaient vos contacts ?

Phillips : On a un fixeur francophone sur place qu’on appelle très régulièrement. J’avais le contact d’un employé de l’UNRWA (Agence de l’ONU pour les réfugiés palestiniens au Proche Orient). Depuis Paris, ils ont réussi à avoir d’autres civils francophones qu’on pouvait interviewer. Le seul contact direct que j’ai pu avoir, c’est lorsque que quelques civils sont sortis de Gaza après une semaine de bombardements. J’ai inteviewé une jeune fille.

Et comment traiter ce type d’information ?

Phillips : C’est vraiment du témoignage. On est un peu obligé de faire confiance dans la parole des gens. Elle sort, tu ne sais pas qui sait. Elle te donne son nom. Elle parlait français. Mais, tu ne peux pas vérifier les infos qu’elle te donne. Ca reste du témoignage de seconde main, parce que normalement notre boulot, c’est affreux à dire, mais c’est d’aller dans les hôpitaux faire du body counting (compter les victimes). Même les bilans qu’on donne à l’antenne sont de source médicale palestinienne. Le boulot de la presse serait normalement d’aller vérifier tout ça.

Vous avez couvert la guerre du Liban en 2006 du côté israélien. Étiez-vous dans la même situation ?

Phillips : Sur le front de la frontière avec le Liban, on pouvait rencontrer des soldats. C’est d’ailleurs en partie pour cela qu’ils ont tout bloqué cette fois-ci, parce que la presse a pu rencontrer des soldats, aller au plus près des unités et raconter les errements du commandement. Ca avait très mal organisé en 2006 et apparemment, ils ont tiré les leçons de cette guerre en se disant qu’ils n’allaient pas laisser la presse nous observer de trop près.

source : lecourant.info

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